Par notre contact journaliste sur
place JGA
FEMMES KAYAN OU
PADAUNG AUX LONGS COUS*
Selon le HCR, 140.000 réfugiés du
Myanmar (ex-Birmanie), victimes de la junte au pouvoir dans leur
pays, vivent dans 9 camps de Thaïlande, le long de la frontière
séparant les deux pays. La plupart d’entre eux ont rejoint la
Thailande au début des années 80. Mais en dehors
de ces camps gérés par le gouvernement et les ONG sous le patronage
de l’ONU, il existe, près de Mae Hong Son (nord-ouest), trois
camps non officiels. Nous avons rencontré récemment des femmes de
l’ethnie kayan « aux longs cous » de HUAI SUA TAO*,
un de ces trois camps artificiels. Certaines ont obtenu une carte
d’identité leur donnant accès au service d’obstétrique
de l’hopital de Mae Hong Son, à 12km de piste, où elles vont
accoucher. Rien de plus.
HUAI SUA TAO - En avril 2008, le
Bangkok Post publiait l’interview de réfugiées kayan aux
« longs cous » de Huai Sua Tao qui avaient ôté leurs
anneaux de cuivre, protestant ainsi contre le traitement qui leur
était réservé. Le refus du ministre thailandais des AE de
l’époque de leur accorder passeports et visas afin de gagner
la Nouvelle-Zélande voisine qui leur offrait asile avec leurs
familles sous le parrainage des Nations-Unies, accentué par leur
indignation envers les tours-opérateurs qui les maintiennent, pour
« plus d’ authenticité », dans des conditions
de vie et d’hygiène limitées et le fait d’être
regardées « comme des êtres primitifs » les avaient
exaspérées. Pour autant, il n’était pas question pour elles
de retourner dans leur pays soumis à des exactions sévères. A ce
jour, selon des témoignages recueillis au village artificiel de
Huai Sua Tao, on « ne sait pas » ce que ces femmes sont
devenues. Mais certaines femmes du camp ont obtenu une « ID
card » spéciale leur donnant accès aux services de
l’hopital de Mae Hong Son, et qui commence à circuler parmi
les différentes tribus montagnardes. Rien de plus, sinon
qu’elles peuvent se rendre exceptionnellement en visite en
ville, à condition d’en faire la demande 24h à l’avance
à leurs gardiens thais. Sans statut ni véritable identité, elles ne
peuvent franchir les limites de la ville, et les barrages
militaires sont nombreux dans la région où les camps officiels de
réfugiés fuyant le régime militaire brutal de l’ex-Birmanie
sont légions.
A 12km de Mae Hong Son, dont 6 km
de piste bétonnée en forêt, là où les éléphants gagnent la rivière
Pai filant vers l’ex-Birmanie toute proche, un panneau au
graphisme révélateur (femmes et enfants « long necks »)
indique « karen village**»,
suivi d’un autre, « Attention
école » (thailandaise, plutôt démunie) pour enfants réfugiés.
En saison sèche, jusqu’à 20 minibus par jour achèvent leur
course au village artificiel de Huai Sua Tao, un des trois camps
non officiels de la région, porteurs de touristes impatients de
photographier en trois mn-chrono ces femmes dont les photos
circulent, sans leur autorisation, dans le monde entier. Dans la
torpeur d’un après-midi brûlant, là où la piste bitumée
s’interrompt brusquement cédant la place à un petit
pont enjambant un bras de rivière, Huai Sua Tao
sommeille. La terre ocre marque l’entrée du quartier des
kayan « long necks » et de quelques kayaw « long
ears », avec ses habitations de bois à un
étage précédées de métiers à tisser et d’objets artisanaux
fabriqués par les femmes. Des enfants -- garçons aux nez en
chandelles et petites filles à la chevelure parée de couronnes et
voiles de couleurs, cou orné de quelques anneaux -- s’amusent
avec des brindilles ou des gamelles. Assises sur
le seuil des maisons parfois ornées de leurs photos, des
tisserandes --- kayaw*** (tuniques rouges aux liserés blancs) aux
« longues oreilles » déformées par le poids des boucles
de cuivre passées dans les lobes d’oreilles, et mollets
atrophiés par le port d’ anneaux soulignant leur double
statut avec celui d’« éléphants », ou kayan
(tuniques blanches, jupes rouges) aux « longs cous »
étirés par le port des anneaux, voiles fuschia et verts au sommet
de la tête --- s’affairent à l’ ouvrage.
Parée de 25 lourds colliers de
cuivre, l’une accorde un violon aux sons aigres.
D’autres, aux cheveux de jais, sillonnent l’allée de
terre séparant les habitations près desquelles sèchent des feuilles
de choux exposées au soleil. Une poignée de Thailandais, exonérés
du droit d’entrée, demandent « une photo de groupe»
aux femmes et fillettes aux longs cous. Un couple de Français opine
du bonnet à chaque indication de son guide. Un Australien négocie
l’achat d’une besace tissée. Les visiteurs du jour
déposent de l’argent dans la « donation box »
prévue « pour l’achat de lait aux enfants », avant
de s’éloigner. A l’écart, sous un abri précaire de
planches, de bambous et de feuilles sèches, quelques hommes
taillent le bois qu’ils transforment en violons
traditionnels.
Il règne ici un calme étrange,
nulle réfugiée du camp ne semble maîtriser l’anglais. Main
devant la bouche, elles font le geste de ne rien savoir de la grève
des anneaux d’avril dernier. Or, il y a cinq ans, lors
d’une longue visite, nous en avions rencontré quelques-unes,
fières d’avoir appris l’anglais (l’hébreu, le
japonais, l’italien voire l’espagnol pour certaines) à
force d’être « visitées ». Toutes esquissent de
petits sourires en proposant l’achat d’un objet,
d’un dessin à leur image ou d’une orchidée sauvage,
jusqu’à ce que Ma Li****, 50 ans et fière de ses 25 anneaux,
nous désigne d’un gracieux mouvement de tête une jeune femme,
de l’autre côté de l’allée en terre.
Voici Mi Hia, joues rondes et
lisses zèbrées de tanaka*****, cou orné d’une vingtaine
d’anneaux, coiffure de fée, et tunique longue. Mi Hia a 27
ans, elle est fière d’avoir « appris l’Anglais des
étrangers » et « l’écriture des trois premières
lettres de l’alphabet » sans être jamais allée à
l’école. La voix posée, elle affirme que, à Huai Sua Tao où
elle vit réfugiée depuis quatorze ans avec sa famille, « on ne
sait rien, on a juste entendu parler » des femmes de sa
communauté qui ont ôté leurs anneaux. On n’a « rien
vu », comme s’il ne s’était rien passé sur ce
territoire minuscule où les habitats se font face.
Sous le couvert en feuilles et
bambous précédant sa maison, assise sur un tabouret de plastique,
elle allaite sa fille dont elle a accouché récemment à
l’hopital de Mae Hong Son, grâce à la « ID card »
(carte d’identité) qui lui a été délivrée, renouvelable
chaque année moyennant 270baths (5euros) et donnant
accès aux consultations à 30b. Mais lorsqu’on doit rester une
nuit à l’hopital, « c’est très cher » (250b),
ajoute-t-elle, pour une famille de réfugiés vivant du commerce de
son image et de son artisanat. Les gardes du camp ne leur
rétrocédant que quelques baths sur la « taxe » de 250
baths prélevée à l’entrée du camp par les gardes thailandais.
Lorsque les opérateurs touristiques font de bonnes recettes, ils
remettent 1.500 b (env.27 euros) par mois à chaque femme, cette
somme supportant toute la famille. Mi Hia ajoute qu’elle peut
aller en visite à Mae Hong Son, où on ne voit que rarement une
femme long-neck passagère d’un pick-up à la tombée de la
nuit. Ceci à la condition express d’en faire la demande 24h à
l’avance aux gardiens du village artificiel. Dans tous les
cas, la « ID card » ne confère aucun
autre droit de circuler aux réfugiés, et les nombreux
« check-points » de la région sont sévèrement
contrôlés.
Le mari de Mi Hia nous rejoint,
l’air préoccupé. « Il s’occupe bien du bébé »
confie-t-elle en le lui tendant. Elle a « choisi son
époux » » et, avec le temps, les parents n’imposent
plus leurs choix comme le veut la tradition. Puis, désignant son
portrait, parée d’un lourd collier d’argent orné de
médailles ajouté à ses anneaux, elle dit que sa mère, qui l’a
porté à son propre mariage, le lui a remis lorsqu’elle a pris
époux dans ce camp où elle se souvient être arrivée il y a treize
ans, avec ses parents et cinq de ses onze frères et
sœurs.
Elle évoque « la grande
forêt » en ex-Birmanie où elle vivait enfant, son « grand
village » et la maison familiale, identique à celles du camp
« mais beaucoup plus grande ». Mi Hia avait 3 ans lorsque
son père a décidé de fuir les exactions de la junte au pouvoir et
la famine, après deux années sans pluie et « sans riz »,
l’alimentation de base en Asie du sud-est
où il est fréquent de saluer le visiteur par « as-tu mangé du
riz aujourd’hui ? ». Laissant
six enfants à la famille et aux voisins sur place, la famille a
franchi clandestinement la frontière, trouvant asile « dans un
petit village provisoire» de réfugiés proche de Huai Sua Tao,
mais dont Mi-Hia ne se souvient plus le nom. « Je voulais
aller à l’école du camp, mais mes parents préféraient que je
m’occupe de la nourriture » regrette-t-elle. Après avoir
séjourné pendant onze ans dans ce camp non protégé, Mi Hia a suivi
sa famille à Huai Sua Tao où chacun vit aujourd’hui dans des
habitations séparées. La jeune femme apprend « le thai et le
japonais » dit-elle, au hasard des visiteurs dont le nombre a
cruellement baissé en 2009.
Elle souligne que sa fille aînée
et le bébé, nés sur le sol thailandais, auront le choix de la
nationalité. Et elles porteront, ou pas « selon leurs
choix », des anneaux, dès l’âge de 5 ans. Elles seront
scolarisées à l’école thai, près de l’entrée du camp.
Elles « n’y apprendront que le thai » qui y
est enseigné, mais continueront de parler le kayan à la maison afin
que la langue et les traditions ne meurent pas.
Jga
* Nom donné par les kayans à leur
village de huttes sommaire, non loin de Mae Hong Son, où ils sont
parqués dans la boue et privés d’électricité, les
« guides » Thailandais qui les exploitent voulant
maintenir l’endroit dans un aspect
d’ « authenticité » à l’intention des
groupes et individuels, thais et étrangers, qui s’y
précipitent « pour la photo ». Entrée gratuite pour les
Thais, 250b pour les « farangs » (étrangers).
** Ce camp
« temporaire » ne fait pas partie de
la longue succession de camps officiels de
réfugiés fuyant les persécutions dans leur pays et qui bordent la
frontière sous l’égide des Nations Unies. Ils ne bénéficient
pas du secours des ONG ni de l’Unicef.
***Les kayan « long
necks » et les kayaw « long ears » sont deux groupes
de l’ethnie karen ou karenni, avec leurs propres langues et
traditions.
**** Les noms ont été changés dans
un souci de protection.
***** Toutes les femmes
originaires de l’ex-Birmanie portent du tanaka, poudre
blanche de maquillage et baume protecteur contre le
soleil.
Culture
kayan
Les kayan seraient originaires de
Mongolie (Age de bronze) et auraient migré sur les bords de la
Salween, côté birman, avant de fuir en Thailande il y a plus de
vingt ans.
A propos des anneaux de cou, les
kayan disent que, selon une légende, « ils les protègent
contre l’attaque des tigres ». Ils
« n’ont rien à voir avec leur jour de naissance »
comme certains le prétendent, mais le port de plusieurs kgs
d’orfèvrerie, dont nul ne peut s’emparer au sein de la
tribu, représente « leur statut ». Il symbolise
«She » ou « Mère Dragon » déesse réputée pour sa
beauté. La culture kayan orale, non écrite, remonterait au 11è
siècle. Le monde aurait été créé par Phu
Kabutakhin, créateur éternel assisté de deux messagers. L’un
aurait créé le ciel, l’autre la terre.
Chaque année, entre mars et avril,
on célèbre le festival de Kan HteinBo en érigeant de nouveaux mâts
d’Eugénia, un arbre censé être le premier de la création,
durant deux jours de cérémonies complexes, de
musique (tambours, flûtes de bambous) et de danse.
jga
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